Le Burn-Caput

L'emprise de l'entreprise

La Tribu(r)ne
9 min ⋅ 15/09/2022

Ça t'est déjà arrivé ? Non, je ne parle pas des hémorroïdes, des morpions ou de surprendre tes potes en train de baiser, on connaît. Je te parle de faire un burn-out. Sache que si ce n’est pas le cas, ça viendra. Selon ton âge, il est en chemin mais comme la chlamydia, tu ne ressens pas encore les symptômes et si tu dors avec la même femme depuis 20 ans, c’est pareil, il est sûrement déjà là mais tu ne le remarques plus. Et pourtant, tu sais, ta femme a un joli petit cul. Dis-toi bien que d’autres l’ont déjà vu.

Si vous vous demandez pourquoi j’ai l’air d’en savoir autant sur le sujet, je ne vous répondrai pas. Rapport aux MST ou le désir qui se fait la belle, je vous laisse le choix.

Débutons par le cœur de son appellation : “burn-out”, emprunté de l’anglais qui signifie brûler de l’intérieur. C’est beau, c’est chaud, ce n’est pas de tout repos, ça a le goût de l’orgasme mais ce ne sont bien que des mots. En réalité, ça peut tout aussi coller à un repas durant lequel tu aurais abusé de la harissa et ta nuit passée assis s’en souvient. Ouais, ça fait assez mal au cul un burn-out. Ça t'empêche même clairement de le bouger de ton lit à un moment.

Ça survient comme un trop plein sans prévenir, un matin, et tu n’es plus capable de rien. Un peu comme un lendemain de cuite qui dure depuis mille ans ou Manuel Valls qui essaie de réintégrer par tous les moyens le Gouvernement. Ça te suce le sang, t’es vide. Dracula, c’est le monde de l’entreprise qui plante ses dents, ses belles canines dans ta moëlle jusqu’au gland. Ouais, ça suce et c’est pas ton pied que tu prends.

D’ailleurs, c’est tes jambes à ton cou que tu devrais prendre bien avant. Mais tu es conditionné à être rapide au travail, si bien que pour ta santé mentale, tu en deviens véritablement lent. Un Usain Bolt mal entraîné et c’est le drame.

T’es plus capable et tu te sens coupable. Ce qui est drôle, c’est que tu t’autoflagelles sans comprendre que tu es une victime et que tu penses encore à tout ce qu’il te reste à faire au boulot sans penser une seconde que tu passes de la pommade à ton bourreau.

Tu penses que tout dépend de toi, que le monde va arrêter de tourner si tu n’y vas pas, alors que clairement, la roulette, c’est toi. Tu fais partie des numéros, rouges et noirs (les couleurs du sang, de la violence, de la dépression, de la mort, youpi !) en espérant être le seul à t’en tirer. Tu penses que tu es le seul à être la case verte (couleur de l’espoir) et que la petite bille n’a aucune chance de tomber sur toi. Malheur, c’est le numéro “0”. T’es comme les autres, c’est plus rare de tomber dessus, mais concrètement, t’as zéro chance de t’en tirer. Tous dans le même panier, bingo !

Le burn-out concerne tout le monde. Clairement, tes chances d’y échapper ne sont pas proportionnelles à tes muscles ou la taille de ton cerveau ni à celle de ta proéminence entre-cuissale si c’est ton échelle de calcul. Le mal vient du dessus, il te happe avec sa cape, et c’est pas de ta faute si la situation t’échappe. On t’a pas appris à t’en méfier, à le reconnaître. Tout ce que tu sais c’est que tu as un maître. Et il a soif bordel. (Bonjour aux stagiaires à la machine à café. Le mien sera bien serré.)

L’entreprise t’apprend à te parer. Non pas contre les tâches, t‘en as mille à faire et tu en aurais du linge sale à laver. Elle te pare à avoir une tenue conventionnelle. Tu te dois d’être beau, droit, au cordeau, prêt à colmater toutes les brèches car elle est, elle-même aussi bien organisée que mon dressing dans lequel Fukushima aurait mis le nez. T’as la tête au fond de l’armoire avec tes piles de fringues qui s’écroulent et tu penses encore que tu n’as rien à te mettre pour ton date. Et si tu cherches quoi mettre pour te la prendre bien au fond des reins, tu ne saisis toujours pas que c’est l’entreprise qui te la met bien. A la seule différence qu’elle, elle n’a pas prévu de lubrifiant après 23h. Juste des mails que tu laisses passer comme dans du beurre.

Ah oui, les mails ? Tu t’en rappelles ? Comme si tu pouvais oublier. Tu en reçois des rushs quand tu préfèrerais des notifs de ton crush. Vraiment cheum comme rappel. 

Les mails : le mal, le fiel. Environ 67 par heure, inutiles et décousus en multitude éparses de conversations croisées dont tu ne saisis aucunement le contenu ni le fond. T’es dans une soupe au milieu des croûtons. Et la seule chose qui côtoie le fond, c’est ton nez dans la piscine, pas le vagin de Marie-Francine. Les mails, ce bouquet de roses poudrées aux épines bien aiguisées. Ils sont parfois assassins à la manière de Guy George qui te planterait autant de coups de couteaux que tu perdrais de litres d’hémoglobine. Ça fait mal ? A tes souhaits.  L’entreprise, pour se dédouaner, t’offre un mouchoir pour colmater tes plaies et 2,50 euros brut sur ta fiche de paie. Satisfait ?

Ta hiérarchie te demande dans un grand sourire (façon Joker, hein, n’oublie pas que c’est le poker et qu’on veut te mettre à tapis) de ne pas les regarder de chez toi mais te suggère quand même que c’est mieux si tu as pris connaissance de tous ces messages digitaux avant ta descente de métro. Les mails, c’est le grand moyen de communication, même pour ne rien dire. Quand tu appelles quelqu’un pour une question, on te demande pourquoi tu n’as pas envoyé un courriel en amont. Nous sommes d’accord, on se sent con. On pense créer du contact humain, mettre en avant notre capacité d’anticipation, mais non, le monde des requins fait de la spontanéité un soupçon. C’est étrange quelqu’un dans la recherche rapide de solutions. 

Il faut des traces (surtout dans tes narines), pour qu’on puisse t’engueuler en te disant que tu étais prévenu même si c’était il y a cinq minutes et qu’il te reste encore 64 mails à traiter avant de pouvoir enfin tomber dessus. Surtout, n’envoie pas de mail si, un jour, tu comptes te suicider. Il y a de fortes chances pour que les gens arrivent largement après ton décès. Tout le monde sera à la machine à café. A part les stagiaires, ils ont encore des trucs à photocopier.

Tu n’arriveras jamais assez tôt et ne partira jamais assez tard sans un regard réprobateur sur le fait que tu puisses potentiellement avoir une vie à l’extérieur. (Oui, des fois, tu dors, tu bois des coups, tu baises un peu, tu vas dans les musées, au cinéma, courir. Oui, des fois, tu as encore normalement une vie en dehors si le travail ne continue pas à te la pourrir.)

Tu déploies beaucoup d’énergie, de temps de vie, comme si tu avais le cœur de ta mère entre les mains, un monde à sauver comme John McClane dans Die Hard. Bref, tu te sens comme Bruce Willis alors que tu ressembles à Mia Wallace en train de faire une overdose sur le tapis du salon. Classe. 

Ton cerveau, c’est un Tarantino sans effets spéciaux qui te pose la question à savoir si toi aussi, tu ne vas pas finir par sortir un lance-flammes telle une doublure de Brad Pitt pour fumer ta hiérarchie qui ressemble à la Famille Manson dans Once Upon a Time in Hollywood. A la différence que ta vie n’est pas un film et tu te contentes de chasser ces vils pensées qui brusquent ton coma pour continuer de remuer ta touillette dans ton gobelet. Good mood. Edward Norton dans un Fight Club toujours d'actualité. Et la première règle, c'est aussi de ne jamais en parler. 

L’entreprise est généralement réunionite car il faut parler bien plus qu’agir. On n’est pas bien là, détendu du gland, assis à perdre du temps, en brassant du vent pour faire semblant d’en gagner ? Il y a des briefs pour parler des briefs, des réunions pour parler des réunions, des points pour parler des points, ajuster les priorités. Entendons-nous bien, tout est prioritaire. A toi de prioriser les priorités allant sur une échelle graduée imaginaire de danger de mort, à priorité absolue, à grosse alarme, à attention ça urge, à on est large mais c’était pour hier. (Ah t’as tout fait ? Mince, on vient juste de tout rechanger. Quelle efficacité.)

Ton téléphone, c'est une bombe à retardement. Quand tu as la chance d'avoir un téléphone pro, sinon ton numéro perso est divulgué à tout un sombre réseau. Des groupes WhatsApp par kilos, des conversations à prix gros avec en prime, des appels à peine voilés aux sextos, et Henri, le mec de la compta super chaud d'avoir enfin réussi à pécho ton numéro. 

Ça vibre, ça sonne toutes les huit secondes dans ta poche avec ta hiérarchie qui te surveille, tes équipes en veille, des clients plein d'oseille. Tu voudrais le mettre sous cloche, il est pire que ta sonnerie de réveil. Pas de répit, pas de repos, tu te retiens de ne pas le fracasser sans préavis sur ce qui te sert de bureau. 

L’emprise de l’entreprise.

Tu ne te rends même pas compte que tu deviens un club sandwich bien écrasé façon SNCF Menu Premium, un citron bien pressé aussi joli qu’un raisin sec ou les testicules d’un détenu après deux jours de liberté, une formule Low Cost d’un hôtel délabré, mais tu te penses juste un peu fatigué. Et puis, au fur et à mesure que le travail, les demandes, les heures augmentent, les mots changent pour oppressé, stressé, malmené. Tes cernes deviennent des pistes de ski capables d’accueillir les épreuves des Jeux Olympiques d’hiver, ton teint aussi frais que la cave d’un troisième sous-sol bien austère. T’es juste éclaté au sol mais tu te le caches pour rester à l’image du cadre dynamique. C’est bon, la nique.

Et puis le sort te rattrape. La santé passée à la trappe se permet de te filer deux trois claques. C’est souvent un peu tard, tu as généralement déjà enterré ta dignité, ta confiance en toi, ta joie et tes jolies capacités. Et ça, l’entreprise, elle n’en a rien à secouer. Tout le monde se remplace, elle ira shaker quelqu’un d’autre à ta place. C’est le cycle de la vie animale ou le turn-over façon rapace.

Alors que faire à part te dire de te poser les bonnes questions, te regarder en face et de retrouver un visage là où l’on ne te voit en toi qu’un pion. C’est courageux de partir pour les bonnes raisons. N’oublie jamais que tu vaudras toujours mieux que toute cette tripoté de cons.

Demandez-moi, j’ai le numéro d’un bon psy, à l’occasion.

À Papa, à Valentine, à Bertrand, à Julia, à Aude, aux autres, à moi, à ceux qui le vivent (on s'en sort, vous serez inarrêtables, je vous le promets), à ceux pour qui j'ai peur, et enfin, aux derniers, protégez-vous. Votre salaire ne vaut rien sans votre santé. 

La Tribu(r)ne

Par Nikkie @plaquemoisurtonmur